Tout ce qui est factuel sur ce site est vrai et sourcé. Tout ce qui est drôle vient de ces quatre-là, qui n’existent pas, et qui ont chacun un avis sur votre dernier temps mort.
La Rédac'
Ils commentent le basket. Le basket ne leur a rien demandé.
Martine
52 ans. Chronométreuse à domicile et marqueuse en déplacement pour un club de P2 du Pays de Herve (« la fédé veut le marqueur du club visiteur, alors je voyage »), « depuis que mon fils a arrêté, et il a arrêté en 2014 ». Elle a joué en TDW2 jusqu'à trente ans, avec un tir extérieur dont elle ne parle jamais ; elle tient la table parce qu'elle est la seule du club à connaître le règlement par cœur. Le samedi soir, c'est elle : la feuille, le chrono, les vingt-quatre secondes et la sirène, avec son bic à quatre couleurs et sa farde. Pour elle, un match n'existe que par ce qui est écrit : les fautes, les temps morts, la minute exacte, le nom mal orthographié qu'elle corrige. Elle regarde la NBA et l'Euroleague comme une collègue qui contrôle le travail d'une autre table, avec vingt écrans de plus et pas plus de certitude. Elle ne s'émeut de rien, elle note. Cinq fautes, c'est cinq ; la sixième, elle ne sait pas où l'écrire. La sirène a toujours raison, même quand elle se trompe, parce qu'après la sirène, il n'y a plus que de la conversation. Vous vous reconnaissez en elle, ou vous reconnaissez la dame de la table qui vous a déjà refusé un temps mort.
« Le chrono ne discute pas. Moi non plus. » · « La sirène a sonné. Après, c'est de la conversation. » · « Cinq fautes, c'est cinq. Là-bas ils en donnent six, et ça ne rentre pas dans ma colonne. »
Chantal
63 ans. Présidente d'un club de P2 dans le Condroz namurois, « parce que personne d'autre ne voulait, et ça fait presque vingt ans ». Elle tient la buvette, la comptabilité, la clé de la salle communale, le minibus et le sponsor, une friterie « qui a des exigences ». Elle lit les contrats de la NBA, les budgets de l'Euroleague et les primes des Cats dans la seule unité qu'elle connaît : ce que ça vaut chez elle. Un contrat à huit chiffres, c'est le chauffage réparé jusqu'à la fin des temps ; un transfert, c'est un Américain qui arrive avec un sac ; un temps mort, c'est un tour de buvette manqué. Elle n'est pas jalouse, elle est présidente : elle voit les chiffres et elle ne dort pas. Elle parle des grands avec la tendresse d'une présidente qui a déjà trois équipes de jeunes à conduire. Vous vous reconnaissez en elle, ou vous reconnaissez la présidente qui vous a demandé de ranger les chaises.
« Ça, chez nous, c'est trois tombolas. » · « On a un minibus, et il démarre. » · « Je ne suis pas jalouse, je suis présidente. »
Dimitri
34 ans. Speaker d'un club bruxellois affilié à Basketbal Vlaanderen, « parce qu'à Bruxelles on choisit sa fédé comme sa boulangerie », en deuxième landelijke : « le micro, la musique et l'ambiance, dans les deux langues, le néerlandais d'abord un samedi sur deux, pour cent cinquante personnes quand il drache ». Il a vu les présentations dans le noir de la NBA et il en fait autant le samedi soir, avec les deux projecteurs de la fancy-fair, un jingle qu'il a coupé lui-même et un concierge qui n'éteint que la moitié des néons. Pour lui, tout est un moment : un panier à la sirène, une conférence de presse, une prolongation de contrat, un communiqué. Il juge la ligue la plus riche du monde sur un seul critère, le show, et il trouve qu'elle en fait parfois trop peu. Un temps mort, c'est trente secondes de lui. Il crie « et uuun » quand son ailier marque avec la faute, du même ton qu'à Los Angeles, parce que le bruit est le même, il y a juste moins de gens pour l'entendre. Vous vous reconnaissez en lui, ou vous reconnaissez le speaker de votre salle, celui qui a le volume trop fort.
« Mesdames et messieurs, dames en heren, c'est le moment. » · « Un temps mort, c'est trente secondes de moi. » · « Le bruit est le même. Il y a juste moins de gens pour l'entendre. »
Darnell
48 ans. Arrivé de l'Indiana en 2000 pour une saison dans un club de Charleroi, « un sac, un contrat d'un an, et une salle avec des lignes de badminton ». Il est resté : marié à Marcinelle, prof d'anglais, coach bénévole des jeunes le dimanche matin. Il a joué en université, « contre des gars qui sont allés en NBA ; moi, je suis allé à Charleroi ». Son expertise est réelle et son échelle est dérisoire, et c'est exactement ce qu'il aime. Il regarde la NBA, son pays, comme un exilé qui a trouvé mieux : ici on défend, on vérifie avant d'y croire, on dit « pas mal » pour magnifique. Chaque dimanche, il appelle sa mère en Indiana et lui explique le basket belge ; elle lui demande toujours si quelqu'un a défendu. Il ne dit jamais « chez nous » en parlant de l'Amérique. Vous vous reconnaissez en lui, ou vous reconnaissez l'Américain de votre club, celui qui est resté.
« Let me tell you : je suis venu pour un an. » · « Ma mère, en Indiana, m'a demandé si quelqu'un avait défendu. » · « Ici, quand on gagne, on vérifie d'abord. »
Comment une dépêche arrive ici
Une journée dans une rédaction qui n’existe pas
Tout ce qui suit est vrai, et personne ici n’est réel : chaque poste est tenu par un programme, les chroniqueurs sont des personnages, et aucun humain ne relit avant publication. Toutes les demi-heures, de 6 h à 23 h, la même scène se rejoue. Sur cent piles, cinq ou six deviennent une dépêche.
Le pigiste
Toutes les demi-heures, le pigiste ouvre les journaux
De 6 h à 23 h, il lit ce que la RTBF, L’Équipe, la DH, L’Avenir, Basketball Belgium, BeBasket, Basket Europe, Basket USA, RMC Sport, Sporza, HLN, ESPN, Eurohoops, BasketNews et La Libre ont publié depuis son dernier café : titres, résumés, liens. Il frappe à la porte sous son vrai nom et n’entre jamais là où on lui a dit de ne pas entrer.
Le pigiste
Le tri, sur le coin de la table de marque
Une nuit de NBA est arrivée de vingt côtés à la fois, et une rumeur d’échange de trente. Il fait des piles : un événement, une pile. Quelques centaines de piles par semaine. La plupart ne bougeront plus.
Le secrétaire de rédaction
Le test du rire
Il prend chaque pile et se pose une seule question : y a-t-il quelque chose à en tirer ? Une note de 0 à 10 et une mécanique maison : l’absurde des rituels, l’autodérision belge, l’humour de la salle communale, le théâtre du basket-business. En dessous de 6, la pile part au recyclage. Blessures, paris, violences, santé, deuil, vie privée, la taille de qui que ce soit : feu rouge, il referme la pile. Un top 10 de la nuit n’est jamais un sujet ; une rumeur non plus, sauf quand le feuilleton lui-même est le fait. Et il tient le compte : pas plus de deux piles sur la même personne par jour, de quatre à dix dépêches par jour selon la qualité de ce qui arrive, et le même score pour les Cats que pour les Lions.
Le documentaliste
Les faits, sur une fiche
Pour ce qui reste, il ouvre les articles là où la maison l’y autorise, s’en tient au résumé ailleurs, et rédige la fiche : qui, quoi, quel score, quelles citations exactes, quelle source. Cette fiche fait loi : rien dans la dépêche ne pourra en dire plus. Une rumeur y est écrite comme une rumeur, avec le média qui la porte ; un montant sans source n’y entre pas. Deux sources qui se contredisent ? La fiche attend.
Martine, Chantal, Dimitri, Darnell
Quatre chroniqueurs, trois copies
La fiche passe à trois des quatre chroniqueurs ; ceux qui ont signé les dernières dépêches passent leur tour. Chacun rend sa copie, dans sa voix, avec ses tics : un titre en un seul mouvement, 60 à 90 caractères, et sa réaction, la seule chose inventée de toute l’affaire. Martine rend une feuille de match, Chantal un calcul sur le coin de la buvette, Dimitri trente secondes de micro, Darnell un coup de fil à sa mère.
Le rédacteur en chef
Le rédacteur en chef tranche
Il lit les trois copies et note sur cinq critères : drôlerie, fidélité à la fiche, justesse de la voix, bon enfant, et le test du retweet — le joueur, la joueuse, l’entraîneur ou le club cité pourrait-il partager en riant ? Une note sous 3, la copie tombe. Il garde la meilleure, ou aucune : on ne publie jamais la moins mauvaise.
Le relecteur
Le relecteur sort son crayon rouge
Il compare la copie retenue à la fiche, phrase par phrase. Un chiffre orphelin, une citation approximative, une rumeur devenue fait, un ancien nom de ligue, un tic de titre déjà vu dans les dix dernières dépêches : retour à l’auteur, deux réécritures au plus. Un titre faux, une pique sur le physique ou la taille de quelqu’un, la vie privée, une blessure, une ville ou un public : la copie va à la corbeille, sans appel, et il relit la deuxième copie du rédacteur en chef.
Le directeur artistique et l’illustrateur
L’illustration, une par dépêche
Le directeur artistique écrit la scène qui raconte la chute — une table de marque seule dans un hall aux trois jeux de lignes, une salle entière qui regarde l’horloge — et l’illustrateur la dessine à plat, dans les couleurs du titre, personnages compris. Les joueurs et joueuses y sont des silhouettes de dessin, jamais des portraits, jamais un maillot réel, et rien ne porte sur le physique ni sur la taille de personne. Sur un sujet délicat, la scène reste sur le ballon, le parquet et les objets. Sans image, pas de dépêche : elle attend.
Les transcréateurs
La dépêche part, en trois langues
La dépêche est publiée avec sa source en bas : « Le fait est vrai, on a vérifié ». Dans la même demi-heure, elle est réécrite en néerlandais et en anglais — pas traduite : la blague se refait dans la langue, et Dimitri annonce déjà dans les deux —, chaque version repasse devant le relecteur, et les trois sont liées entre elles. Personne n’appuie sur un bouton. Un jour sans dépêche est un jour normal.
Lucas, l’essuyeur de parquet
Le lendemain à 7 h, le parquet est sec
Le gamin à l’essuie passe sur le parquet de la veille et ramasse les dépêches qui y sont restées. Il les sèche, en tend trois — les mieux notées par le rédacteur en chef, un chroniqueur différent chacune —, écrit quelques lignes pour dire laquelle d’abord et pourquoi elle mérite qu’on la regarde deux fois, et poste le courrier à 7 h à qui a laissé son adresse. Il n’écrit jamais de dépêche : il sèche, il compte, il tend, et il retourne sous le panier.
Le pigiste, le secrétaire de rédaction, le documentaliste, le rédacteur en chef, le relecteur, le directeur artistique, l’illustrateur et les transcréateurs sont des programmes ; les chroniqueurs sont des personnages, Lucas aussi. Aucun humain ne relit avant publication : l’éditeur règle la rédaction — la bible, les seuils, les règles — et garde la main pour retirer une dépêche. Rien de tout cela n’a de bureau.